QUAND LE JIZZ EST LÀ !!
Le petit coup d’œil du naturaliste de terrain…
Dessin de Robert Hainard – Moyen-duc (Hibou moyen-duc – Asio otus) Genève 30 juin 1955, croquis - Dessin extrait de « Les oiseaux de Robert Hainard » – les rapaces nocturnes, Marie Madeleine Defago Paroz, Fondation Hainard
Le philosophe Baptiste Morizot, dans la promotion de son dernier ouvrage, Le regard perdu – À l’origine de l’art pariétal animal – éditions Actes Sud, 2025, nous parle du « jizz ». Il s’agit de la manière d’appréhender la présence d’une espèce animale précise d’un simple regard. Les interviews réalisés sur France Culture le 05 novembre 2025 (https://www.radiofrance.fr/francecu...) et sur France Inter le 06 novembre 2025 (https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-grand-portrait/le-grand-portrait-du-jeudi-06-novembre-2025-1401628) sont très intéressants et expliquent bien cette aptitude. Celle-ci dénote d’une grande habitude à côtoyer ces espèces. Chacune d’entre elles transmet une ligne, une silhouette, une teinte, un mouvement, une attitude… qui suffit en quelques secondes à un cerveau humain à savoir à qui il a affaire. C’est probablement notre lien intense avec notre environnement familier qui permet cela… c’est l’habitude d’être là, de vivre parmi la faune sauvage. Les peintures rupestres des humains du Paléolithique supérieur, dès 40000-35000 ans av JC, seraient réalisées par des artistes qui avaient cette aptitude à mémoriser les caractéristiques de chacune des espèces en un clin d’œil… ils-elles pratiquaient le « jizz ».
En tant qu’ornitho de terrain, j’utilise bien évidemment cette capacité d’identifier au « jizz ». Si les espèces sont communes je les reconnais tout de suite. Si je n’arrive pas à identifier tout à fait, si un doute se glisse dans mon regard… c’est que j’ai peut-être affaire à une nouvelle espèce peu commune à cet endroit-là et j’insiste sur cette observation afin d’arriver à l’espèce. La condition de l’utilisation du jizz est d’évoluer dans un terrain bien connu et en diurne, de l’aube au crépuscule. Les espèces qui constituent la trame de base des cortèges présents sont tout de suite identifiées.
Pour l’ordre des insectes que je maitrise, toujours avec modestie, les Orthoptères (sauterelles, grillons, criquets…) du Sud-Ouest, et après des années de capture des espèces pour identification en main, avec des critères morphologiques précis, je peux me permettre pour les espèces communes d’identifier au jizz. Une espèce se faufile dans l’herbe, stationne sur une feuille… d’un coup d’œil je peux la reconnaitre. Cependant, l’entomologie demande extrêmement de rigueur et de méthode pour arriver à la bonne espèce, avec souvent l’utilisation d’une clé dichotomique et avec manipulation méticuleuse des individus, en étant bien affublé d’une petite loupe épaisse voire d’une binoculaire. Pour certaines familles d’oiseaux (dans les Passereaux surtout) l’identification en main est aussi importante parfois. Mais, le jizz… le comportement libre… est aussi essentiel ! Le jizz c’est le vivant de l’animal. Enfin, pour les oiseaux comme pour les Orthoptères, la connaissance de l’acoustique (les cris et les chants) vient aider et souvent finaliser une identification rapide.
Tout cela me fait penser à Robert Hainard. Cet artiste suisse, peintre-animalier, sculpteur a vécu entre 1906 et 1999. Grand naturaliste, il croquait la faune et la flore sur le terrain, puis de retour dans son atelier (situé à Bernex près de Genève) réalisait une œuvre plus complète en s’inspirant aussi du souvenir de l’animal observé. Ses dessins, croquis, peintures, sculptures montrent des animaux vivants ! Ses œuvres décrivent souvent l’essentiel de l’animal, la ligne pure de sa silhouette et surtout on peut y voir, en quelques simples coups de crayon, le mouvement de l’animal, son geste, ses tics, sa manière d’être… alors l’espèce apparait !
Il faut connaître ces œuvres extraordinaires que sont les gravures de Robert Hainard… avec déjà un aperçu sur le site : https://hainard.ch/fondation/
Nous serions donc, nous les naturalistes d’aujourd’hui, dans la même expérience de terrain qu’a pu être l’être humain le plus ancestral…
Dessin de Robert Hainard – Freux (Corbeau freux – Corvus frigilegus) Genève 19 février 1929, croquis - Dessin extrait de « Les oiseaux de Robert Hainard » – les passereaux I – Marie Madeleine Defago Paroz, Fondation Hainard
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