BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

Ornithologie : le Grèbe jougris du Lot-et-Garonne…

L’étonnant comportement de dispersion de certains individus dans une population d’oiseaux peut être vu comme tout à fait marginal ou annonciateur d’un changement très progressif des potentialités de la répartition d’une espèce...

Photographie : Grèbe jougris (Podiceps grisegena) en plumage hivernal – 47 LAMONTJOIE – 26 décembre 2021 – N.PINCZON

Photographie : Grèbe jougris (Podiceps grisegena) en plumage post-nuptial – 47 DAMAZAN – 08 septembre 2020 – N.PINCZON

Le Grèbe jougris (Podiceps grisegena) est une espèce de la famille des Podicipédidés de répartition holarctique (Néarctique + Paléarctique). Il niche surtout sur les lacs de régions sub-boréale et boréale et on le retrouve essentiellement en Europe de l’Est, ainsi que dans l’ouest et le centre de l’Asie (Issa & Muller, 2015) jusqu’en Sibérie, mais également au Canada et en Alaska. Il y a des populations nicheuses également dans des latitudes plus méridionales puisque l’espèce est présente en Turquie et au Kazakhstan. Les sites réguliers de reproductions les plus proches de la moyenne vallée de la Garonne sont actuellement dans l’est de l’Allemagne et au Danemark. En France, il y a eu cependant quelques cas de reproductions (ou de tentatives de reproductions), dans le nord-est du pays, dans les départements de l’Aube (lac de la forêt d’Orient) et dans l’Yonne. Des adultes en plumages nuptiaux ont été également observés récemment en Seine-et-Marne, dans la Meuse, dans le Loir-et-Cher (faune-france.org). Il y a parfois des oiseaux estivants sur le lac Léman en Suisse. En revanche, en hiver, l’espèce investie tous les espaces aquatiques du sud de l’Europe. Souvent en milieu maritime ou saumâtre, sinon sur les vastes étendues d’eau douce. Il est donc régulier en France sur la période hivernale, mais toujours en très faible densité. En ex-Aquitaine c’est sur le littoral atlantique, et plus particulièrement dans l’estuaire de la Gironde, sur les grands lacs (Lacanau) et dans le bassin d’Arcachon que l’espèce est la plus observée (Sallé, 2020). Toutes les espèces d’oiseaux ont, à la fois une répartition estivale (pour la reproduction), une répartition hivernale et utilisent des voies migratoires. Alors que la période de reproduction se déroule de mai à juillet, les Grèbes jougris non-nicheurs peuvent investir des zones hivernales de manière très précoce (dès fin juillet). Les observations de cette espèce dans le Lot-et-Garonne correspondent à ces comportements :
– des observations régulières (réalisées depuis 2010) en hiver (individu seul dans des gravières ou retenues d’eau) sur les communes de Tourliac, Damazan, Puch d’Agenais, Bruch, Lamontjoie… (collectif faune-aquitaine.org)
– des observations en été ou fin d’été (individu seul) en 2020 (dès le 30 août) et en 2021 (dès le 11 septembre) à Damazan (F.GUILLMOT in faune-aquitaine.org). Notons aussi un individu le 25 juillet 2017 à 33-La Teste-de-Buch (M.TAILLADE in faune-aquitaine.org).
Mais que dire de ces observations d’individus (individu seul dans des gravières ou retenues d’eau), alors que la nidification est en cours sur les zones de reproduction traditionnelles ? :
– En 2018 à Grateloup, du 24 avril au 02 mai (G.CHABOT in faune-aquitaine.org) = 1 individu seul, en plumage nuptial, très actif. Il s’agit peut être encore d’une fin d’hivernage ou d’un passage en migration ?
– En 2021 à Montesquieu, du 22 au 30 mai (E.DUMAIN, G.CHABOT, T.BAREYRE, N.MOKUENKO in faune-aquitaine.org) = 1 individu seul, en plumage nuptial "imparfait", immature probable.
– En 2024 à Montesquieu, le 17 juin (F.PÉPIN in faune-aquitaine.org) = 1 individu seul, mâle (mâles ? le dimorphisme sexuel n’est pas ou peu marqué) en plumage nuptial, immature probable.
– En 2025 à Layrac, le 24 mai (N.PINCZON, obs personnelle) = 1 individu de sexe indéterminé en plumage nuptial, particulièrement actif, criant et harcelant les quelques Grèbes huppés (Podiceps cristatus) présentes.
Photographie : Grèbe jougris (Podiceps grisegena) en plumage nuptial – 47 LAYRAC – 24 mai 2025 – N.PINCZON

Il y a toujours des individus qui ne font pas, à priori, comme les autres… mais comment interpréter cela ? Pour le Grèbe jougris, cela est plutôt contre intuitif puisque nous sommes en période de réchauffement climatique alors que l’espèce est plutôt de répartition septentrionale. A contrario, l’espèce connait bien le sud de l’Europe, puisque ce sont ses zones d’hivernage régulières. Et de même, des populations nicheuses existent à des latitudes méridionales en Turquie notamment, bien que dans des contextes probablement différents (continentalité, altitude..).
Pourquoi ces individus observés en Garonne moyenne, ne repartent pas en migration vers le Nord-Est au printemps ? Est-ce un phénomène constant ? Il y a-t-il une récurrence de l’espèce à pratiquer l’estivage ou est-ce le fait que de rares individus ? (en Lot-et-Garonne, est-ce un seul et même individu qui stationne sur ce territoire en passant de gravières en gravières ? (Les distances entre la gravière de Montesquieu et les 2 autres sont de 18 km (Grateloup) et 34 km (Layrac)). Est-ce l’immaturité des individus qui les retient sur des zones où il n’y a pas de populations reproductrices ? Ce qui permet de ne pas rentrer en compétition alimentaire intraspécifique sur les zones d’élevage des juvéniles ? La phénologie de migration est-elle mal connue ? Des individus très nordiques arrivant plus tard sur les sites de reproduction ? On peut se poser la question aussi de la dynamique des populations reproductrice de cette espèce actuellement ? Peut-être est-elle en expansion ? Ce qui demande de stationner dans de nouvelles régions…
Il y a toujours des grandes lignes dans les comportements qui sont observés par les naturalistes, mais il y a toujours aussi une marge qui fluctue… et rien n’est figé ! C’est sans doute le petit côté créatif des espèces. Tout n’est pas aussi carré qu’on voudrait bien le croire et les normes ont leurs limites ! Des individus cherchent, inventent ! Certaines espèces dynamiques ont des capacités pionnières. Il est observé que, depuis environ 25 ans, certaines espèces asiatiques sont en train de modifier leurs comportements migratoires et leurs zones d’hivernages en déviant vers l’ouest. Le Pouillot à grands sourcils (Phylloscopus inornatus), Le Pipit de Richard (Anthus richardi), le Busard pâle (Circus macrourus), voire le Bruant nain (Emberiza pusilla) sont quelques exemples. Sur cette même période approximative, notons la reproduction du Cygne chanteur (Cygnus cygnus) dans les Dombes (Ain) depuis 2012, ce qui est très étonnant pour cette espèce sub-boréale et boréale. Dans le même ordre, nous observons l’expansion du Harle bièvre (Mergus merganser) vers les sud (l’espèce est nicheuse dans le bassin de la Garonne depuis très récemment (2025 ?)). Citons aussi la nidification marginale de l’Aigle pomarin (Clanga pomarina) en Franche-Comté (Doubs) depuis 2005 et celle du Busard pâle (Circus macrourus) dans le Pas-de-Calais et dans les Deux-Sèvres depuis 2020...
Certaines espèces, retenues dans des zones de refuge en Fennoscandie peuvent reconquérir des secteurs perdus et des individus qui découvrent des nouvelles zones soit d’hivernages plus à l’ouest, soit de haltes migratoires peuvent finir par les adopter pour tenter de s’y reproduire. Il est possible de citer la Cigogne noire (Ciconia nigra) comme l’une d’entre elles mais aussi le Balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus), le Pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla). Encore faut-il que les exigences écologiques des espèces, sur les nouveaux sites, conviennent.
Cela dit, ce n’est pas l’observation étonnante d’un (ou de quelques) Grèbe jougris au mois de mai-juin en Lot-et-Garonne qui va bouleverser les connaissances sur un éventuel changement de répartition de l’espèce ! Mais, ces donnée éparses et originales restent toujours intéressantes sur du long terme. Un cumul d’informations permet de comprendre ces processus et leurs temporalités. Acceptons la marginalité ! Alors continuons patiemment à saisir toutes nos données de terrain sur les divers portails en ligne disponibles ! Espérons que les ornithologues du futur y trouveront des sujets passionnants !
Bibliographie :
–  Collectif faune-aquitaine.org
–  Dubois Ph,J., Luczak Ch., Reeber S. – Analyse tendancielle de 43 espèces occasionnelles en France (1981-2015) – Ornithos 25-5 (n°133), Sept-Octobre 2018
–  ISSA N., MULLER Y. – Atlas des oiseaux de France métropolitaine, nidification et présence hivernale – Volumes 1 & 2 - éd Delachaux et Niestlé, 2015
–  THEILLOUT A., BESNARD A., DELFOUR F., & BARANDE S. - Atlas des oiseaux migrateurs et hivernants d’Aquitaine. Dordogne, Gironde, Landes, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Atlantiques. MNHN - LPO, 2020
– https://marcduquet.com/synthese-sur-la-nidification-du-busard-pale-en-france-et-en-europe/
– BENMERGUI M. & GALY M. - Les motifs du bec, une aide à l’identification de l’individu au sein d’une population de Cygne chanteur Cygnus cygnus - Alauda volume 93 (2), 2025
– DUCOS É. - Histoire du Harle bièvre Mergus merganster en France : expansion et statut récent - Ornithos 28-4 (n°150) - Juillet-Août 2021

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