BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

Biodiversité : Où en sommes-nous avec le Grand Pan ?

Sauver ou civiliser le sauvage ?

Pan, divinité de la Nature – Mythologie Grecque – Mosaïque romaine, Genazzano, Italie. Photographie : Miguel HERMOSO - Wikimédia

L’ensemble de notre faune sauvage est touchée dans son intégrité. Nous vivons un bouleversement écologique : Artificialisation des paysages par les infrastructures humaines toujours en expansion et par l’agriculture industrielle, pollutions et intrants chimiques, fragmentation des habitats qui isole des petites populations animales, perte de diversité génétique, réchauffement climatique, apparition d’espèces exogènes envahissantes (ou invasions biologiques), hybridations d’espèces, surpâturage, surpêche, monoculture forestière, fermeture par une récente végétations des habitats pastoraux ancestraux abandonnés, asséchement des zones humides, eutrophisation de l’eau, perturbations diverses notamment dues au tourisme, à la chasse, aux loisirs…etc C’est une catastrophe pour beaucoup d’espèces spécialistes et il y a un maintien des espèces généralistes. Un certain nombre d’espèces animales perdent leur autonomie et dépendent plus ou moins des activités humaines : Les décharges à ciel ouvert, les rejets organiques agricoles ou ceux de la pêche industrielle, la présence de populations artificielles de proies abondantes (Pigeon biset domestique, Rat surmulot…)… tout cela entretient certaines populations animales sauvages. De plus, tous nos modes de transport sont utilisés par les insectes. Le commerce et la détention privée de la faune sauvage sont certainement sous-contrôlés par une législation trop complexe. Paradoxalement, des populations importantes d’animaux domestiques, notamment les chats (Felis silvestris catus) en France, deviennent « férales » (« farouches ») et sont livrées à elles-mêmes aux abords des habitations ou non, dans un processus de domestication… inversé !
Alors ? Reste-t-il un peu de sauvage quelque part ? Comme nous en rêvons, comme nous le fantasmons ? Dans les grands espaces où les animaux sont libres, mystérieux, primitifs… souvent imagé par la photo du regard perçant, jaune et profond, du loup.
Avouons-le, nous n’aimons que dans une certaine limite ce fameux sauvage… la nature nous fait peur ! Trop imprévisible ! Trop étonnante ! Trop inventive ! D’ailleurs, certains d’entre nous, ne semblent exister que par opposition, et par l’idée d’un combat entre l’Homme et la Nature… ceux-là en seraient-ils encore au néolithique ?... Nous en sommes et cela est ridicule, à vendre de l’eau minérale en utilisant l’image adorable de petits oursons qui jouent dans la montagne, alors que nous sommes incapables d’être tous d’accord pour accepter, un minimum, la réelle présence de l’Ours brun dans quelques vallées Pyrénéennes. Aurions-nous quelques problèmes avec la réalité ? Avec le vrai de vrai ? A moins qu’il ne s’agisse du fait que les enjeux nationaux ou européens qui concernent la Nature se politisent de plus en plus. La Nature réveille les militantismes de tout poil ! Une manière d’exister, pour certains là encore. Ils agissent, et sur-jouent, dans une perte flagrante d’identité, une nostalgie des temps révolus, et parfois dans le mortifère besoin de dominer...
La Nature telle qu’elle est, n’a pas de droit à l’image. Tout est permis, et même si cela cultive des représentations très négatives d’elle. Il y a un exemple récent avec la campagne contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun en Ile de France début 2018, où Ours, Loups et Requins représentaient les harceleurs… et par la même voilà nos harceleurs animalisés... donc sauvages, donc incontrôlables... inéducables ? En ce qui concerne la représentation de la Nature, heureusement que certains documentaires animaliers extraordinaires rattrapes le coup. Qui ne connait pas l’étonnant festival du film animalier de Ménigoute dans les Deux-Sèvres ?
Les animaux sauvage sont aussi, à travers les parcs animaliers, les zoos, un bien de consommation. Un spectacle parfois un peu misérable. Bien que je pense que ces structures ont aussi un rôle éducatif ou de sensibilisation pour le grand public, ce qui reste intéressant dans certains cas. La Réserve zoologique de la Haute-Touche dans l’Indre en est un exemple.

Affiche dans le métro à Paris - Mars 2018 - L’agence de com qui fait dans la mythologie et qui se prend pour Circé !! - Photographie : N.PINCZON

Nous semblons vite troublés par la notion de « population » animale. Perdons-nous l’habitude de la multitude ? Nous sous évaluons la capacité d’accueil d’une nature saine. Sur un ressenti très subjectif j’entends dire parfois : « ça grouille, ça pullule, y en a partout… » et cela signifie la nuisance, l’incontrôlable… Celui qui ne supporte plus les grenouilles chanter les soirs d’été dans la mare voisine dénote d’un snobisme certain. Retenons des générations précédentes les récits des immenses vols vespéraux du Hanneton commun (Melolontha melolontha) au-dessus des forêts tous les 3 ans par exemple. Une cohorte de prédateurs se régalait. Transmettons nos observations aux générations futures… l’omniprésence des oiseaux et des papillons dans les campagnes lorsque j’étais enfants dans les années 1970, ou les milliers et milliers de Prions bleus (Halobaena caerulea) qui arrivaient de l’océan Indien austral, le soir, aux îles Kerguelen (TAAF) en 1988… les oiseaux marins peuplaient tout le vaste horizon en une masse absolument innombrable juste avant la nuit noire. A perte de vue les milliers de petites silhouettes s’agitaient au-dessus des embruns sombres… j’entendais déjà l’immense rumeur de leurs chants, comme un concerto pour flûte de Pan.
Bon, le Sanglier d’Eurasie (Sus scrofa) semble objectivement, lui, vraiment trop abondant ! Il n’y a pas que moi qui le dis. Son impact sur les écosystèmes est… catastrophique !
Notre gestion très moderne (mais pas toujours raisonnée) du sauvage permet de l’accepter, parfois de le maintenir : Plan de sauvegarde, réserves naturelles, parc nationaux et régionaux, réseau Natura 2000, mesures compensatoires, dispositifs divers… et nous pensons le contrôler par le « tir sélectif » de certaines espèces endogènes (Loup d’Europe (Canis lupus lupus), Grand cormoran (Phalacrocorax carbo sinensis)…), ou par la stérilisation (Insectes, Goéland leucophée (Larus michahellis)…). Dans l’idée d’étudier, avec une capacité à maitriser un phénomène, il faut mentionner également l’utilisation régulière du suivi télémétrique par différents systèmes (Récepteur satellite, géolocalisateur ou géolocateur solaire…) pour suivre les déplacements migratoires de nombreuses espèces (le projet ICARUS développé par notamment the Max Planck Institut for Ornithology est assez impressionnant c.f : www.icarusinitiative.org). Certaines populations de mammifères ou d’oiseaux, emblématiques, sont entretenues artificiellement : l’Ours brun (Ursus arctos) dont il faut apporter des effectifs dans les Pyrénées ou les différentes espèces de Vautours, comme le Vautour moine (Aegypius monachus) dans le Massif central, la Cigogne blanche (Ciconia ciconia) en Alsace dans les années 1970…
Parquer et gérer le sauvage ? Cela semble être un contre-sens, non ?
Souvent représenté par la férocité… le mot « sauvage » à l’origine salvaticus ou silvaticus signifie qui habite la forêt. Une zone sans code, où l’on craint la civilisation et où on peut même se réfugier en se sauvant. Une zone sans contrôles. Ingérable. Les deux mots « civil » et « sylve » semblent donc diamétralement opposés dans leur sens.
Mais, par les modes de gestion que nous proposons, ne sommes-nous pas en train de civiliser notre Nature ? Et le Sauvage sera-t-il pour autant anéantis ?
Les espèces dites sauvages évoluent et subissent toujours une sélection naturelle. Même si elles dépendent de ressources crées par l’activité humaine, elles sont probablement capables de se réhabituer à des ressources plus naturelles, bien qu’il doit y avoir au fil des générations une perte d’expérience probablement, une perte de transmission de pratiques alimentaires ? Pourvu que ces espèces soient un tant soit peu « plastiques ». Ces espèces gardent leurs systèmes sensoriel et nerveux ultra perfectionnés pour survivre. Si on garde son sens d’origine, le sauvage est bel et bien là. Certes il a perdu un peu de son panache : le fauve libre. Donc, pas de panique… le sauvage est là… une nature en évolution résiste malgré tout à notre civilisation. Mais c’est surtout parce que l’incontrôlable persiste. La représentation du sauvage devrait évoluer rapidement. A la place du regard sauvage du loup, ne devrions-nous pas nous habituer aussi à l’indomptable en regardant le nuage qui se boursouffle ? Lorsqu’il devient jaune souffre et qu’il reste très incertain quant à son évolution en tempête… La foudre qui frappe d’un coup ? L’indomptable encore dans ces nouveaux insectes venues de loin (Moustiques, Pyrales, Coccinelles, Punaises, Frelons, Fourmis, etc…) et dont le caractère envahissant des populations est flagrant. Que dire des agents pathogènes que nous découvrons toujours et qui restent tout à fait inquiétants…

Formation de nuages au dessus des Pyrénées. Idron 64 - Août 2017 - Photographie : N.PINCZON

Par un phénomène étonnant, quelques rares espèces endogènes, d’origine eurasiatique, particulièrement sauvages, semblent tenter une expansion, ou semblent regagner un terrain perdu… Comme si des scénarii imprévisibles restaient toujours en couveuse. Dame Nature a bien plus d’un tour dans son sac ! Ces espèces profitent sans doute d’une baisse des populations humaines rurales, donc des pratiques de gestion de ces espaces semi-naturels. Je pense, notamment, à la Cigogne noire (Ciconia nigra), au Pic noir (Dryocopus martius), à l’Élanion blanc (Elanus caeruleus) et évidemment, au Loup d’Europe (Canis lupus lupus)…
La représentation du sauvage par l’image de l’œil du loup n’est donc finalement pas si démodée. Utiliser celle du Moustique tigre (Aedes albopictus) s’avère aussi de plus en plus pertinente. Le Moustique tigre est à la fois incontrôlable et sait s’infiltrer dans les interstices de la civilisation. Un pneu sous la pluie, un pot de géranium bien arrosé devient… une sylve.
Quant à notre bonne vieille faune traditionnelle ou commune, autrefois si sauvage… elle est à notre merci ! Elle semble heureusement entrer en résistance. Un peuple en résistance contre la dictature démesurée de notre civilisation.
Engluées dans les contraintes environnementales que nous imposons, la faune et la flore commune gardent parfois une étonnante vigueur. Une modernité. Pas toujours cependant, car certaines populations disparaissent ne pouvant relever le défis de subsister dans ces conditions. Les cartes de répartitions se redessinent laissant des vides, des zones blanches, comme quand l’eau se rétracte en gouttes éparses sur une vitre mouillée. Voici une liste rapide pour le plaisir des mots : certains Traquets, Gobe-mouches, Pie-grièches, Outardes, Râles, Butors, Busards, Faucons, Macareux, chouettes, Guifettes, Alouettes, Genette, Marsouins, Mustélidés, Chiroptères, Hérissons, Musaraignes, Campagnols, Anguilles, Flore des prairies naturelles, Gastéropodes, Batraciens, Reptiles, Papillons, Odonates, Coléoptères, Orthoptères… etc, s’acharnent à habiter le territoire, aussi compliqué parfois que cela soit. Ils résistent. Même si ils perdent des effectifs, ils s’adaptent, ils inventent, ils évoluent… ils sont parfois étonnement modernes. Il me semble qu’ils attendent… peut être des jours meilleurs ? J’admire leur présence parfois… je ressens souvent beaucoup d’émotion en observant cette faune. Pourtant, combien de populations animales sauvages françaises, qui font parties intégrante de notre culture, sont en train de disparaître ? Des oiseaux comme la Pie-grièche grise (Lanius excubitor), le Butor étoilé (Botaurus stellaris), le Râle des genêts (Crex crex), l’Outarde canepetière (Tetrax tetrax) ne seront-ils bientôt plus que des images ? Et que dire du Vison d’Europe (Mustela lutreola), petit mammifère carnivore dont les effectifs sont devenus… si dérisoires !

Faucon pèlerin (Falco peregrinus ) sur la flèche de l’église Ste Foy en pleine ville d’Agen 47. Je ne crois pas que l’oiseau soit très pieux, mais c’est un vrai citadin, mangeur de Pigeon biset domestique et d’Étourneau sansonnet ! Avril 2015 - Photographie : N.PINCZON

Finalement, dans l’œil du loup, je ne vois qu’une infinie tristesse (cela me fait penser au livre de Daniel Pennac, L’œil du loup, éditions Pocket-Junior, 1997), comme si nous avions raté quelque chose avec le sauvage. Dans celui du moustique je perçois un défi. Non pas d’essayer de l’éradiquer à jamais, mais juste, implicitement, de le remettre à sa place…

Et le Grand Dieu Pan, lui, traqué, spolié… il rase les murs !

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