BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

Ornithologie : Le petit arpent du Rougegorge

L’oiseau qui chante quand les jours raccourcissent.

Une balade en forêt, à la campagne, dans son jardin en plein mois de septembre, d’octobre ou même de novembre ne laisse pas de doute : les oiseaux chantent ! Le printemps est pourtant loin ! Le chaud mois d’août avait, lui, été particulièrement silencieux. Il est très net que certaines espèces redeviennent plutôt volubiles alors que la belle saison s’achève pour de bon, que l’humidité arrive, que les feuilles jaunissent, que les bois sentent le champignon… des oiseaux se contentent alors d’un « sub-song » c’est-à-dire d’un proto-chant, composé des strophes habituelles mais moins structurées, en plus doux, plus hésitant, comme si ces oiseaux étaient atteints d’une sorte de timidité. Ainsi la Mésange charbonnière (Parus major), la Fauvette à tête noir (Sylvia atricapilla) – voir l’article du mardi 17 avril 2018 de ce même blog – le Pouillot véloce (Phylloscopus collybita) émettent ces strophes chantantes atténuées. Il peut s’agir d’oiseaux de l’année qui « répètent » leurs gammes ! Bien qu’une composante génétique existe, les jeunes oiseaux chanteurs (Ordre des Passeriformes, sous-ordre des Oscines) copient le chant des adultes, appris alors qu’ils étaient encore au nid ou à ses alentours, avant de se l’approprier pour de bon. Cet apprentissage permet de répondre à la question « pourquoi les oiseaux chantent » par « parce que leurs parents chantaient ». Cette réponse, qui a l’air un peu facile à première vue, est loin d’être simple. Elle sous-entend toute une dimension adaptative pour une espèce qui est transmise de génération en génération. C’est une transmission culturelle qui comprend donc les accents locaux. Ces « dialectes » permettent de mieux cerner les sous-populations d’une espèce. Le sujet est passionnant !! Mais, dans ces chaleureuses mélodies de buisson, il semble qu’un oiseau, lui, ne fait pas semblant ! En plein mois d’octobre, il bat les records d’audience, en formulant un chant assidu, soutenu et plein de vigueur. Ce chant c’est celui du Rougegorge familier (Erithacus rubecula). Bien qu’il chante aussi au printemps, le chant riche, mélodieux, au timbre très particulier, un peu mélancolique, du Rougegorge peut vraiment être associé à l’automne.
Il faut dire que cette espèce a la particularité d’avoir un territoire en hiver. Un territoire à défendre et uniquement pour s’alimenter donc. Encore une adaptation originale pour cet oiseau qui, probablement afin de maintenir des chances de survie plus importantes, a opté pour passer l’hiver en solitaire sur un petit habitat idéal qu’il défend et qui lui permet d’avoir le nécessaire pour survivre : un coin tranquille, avec des arbres, un sol plutôt dégagé comme un sous-bois ou une pelouse, ce qui lui permet de chasser à l’affût. L’oiseau est insectivore ou frugivore en hiver. L’Espagne, le Sud-Ouest de la France et même l’Afrique du Nord accueillent des populations de Rougegorge familier pour la période hivernale issues des zones plus nordiques comme l’Allemagne, la Pologne, la Scandinavie, la Russie… On a l’habitude de croire que le chant des oiseaux n’est que l’apanage des mâles, on sait maintenant que pour certaines espèces les femelles chantent aussi bien que les mâles ! C’est bien le cas pour l’Accenteur mouchet (Prunella modularis), pour l’Accenteur alpin (Prunella collaris)… et pour notre Rougegorge familier également ! Chanter, c’est incontestablement prendre le risque d’être repéré par un prédateur. Comme l’Épervier d’Europe (Accipiter nisus) par exemple. C’est pour cela que des réponses adaptatives ont probablement supprimé le chant chez les femelles des espèces de beaucoup oiseaux d’Europe. Mais, à propos du Rougegorge, l’égalité dans la pratique du chant pour les deux sexes permet sans doute à la femelle de défendre son petit arpent hivernal afin d’avoir, elle aussi, toutes ses chances pour préparer la saison de reproduction. Un exemple de parité incontestable.
Un enregistrement de Rougegorge familier effectué par Jarek MATUSIAK – 30/03/2018 – POLOGNE. Source : www.xeno-canto.org

European Robin (Erithacus rubecula)
Jarek Matusiak/xeno-canto

Photographie : Rougegorge familier (Erithacus rubecula) – Photographié au palais des thés du jardin de Compans Caffarelli, à Toulouse – 18/02/2012 – Photographie de Pierre SELIM

Bibliographie :
–  Pourquoi les oiseaux chantent-ils ? – V.BRETAGNOLLE – Le Pommier, 2005
–  La voix des oiseaux – Une nouvelle approche des cris et des chants – M.CONSTANTINE – Delachaux et Niestlé, 2008
–  Le Rougegorge – G.OLIOSO, M.OLIOSO – Les sentiers du naturaliste - Delachaux et Niestlé, 2007
–  La hulotte, n°103 – Le Rougegorge - Pierre DEOM, 2015

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