Encore un peu plus au sud ouest !
Séjour au Portugal - Janvier 2019 : L’estuario de Tejo
Carte IGN POR01 Portugal 1:335000
Le lieu est grandiose ! Le Rio Tejo et le Rio Samora tergiversent ensemble dans un dédale de vasières saumâtres avant de se jeter dans l’océan Atlantique. Les habitats sont typiques : Le fleuve et ses bordures soumises à l’influence des marées permettent de vastes espaces intertidaux, un extraordinaire estran limoneux où viennent s’alimenter une foule d’oiseaux. Puis des zones à végétation halophile type « sansouires » où dominent la Soude (Sueda sp), les Salicornes (Sarcocornia sp ou Arthrocnemum sp…), les Obiones (Atriplex ou Halimione sp…). Puis des zones de polders avec des roseaux (Phragmites australis) et enfin, des immenses pâtures plus ou moins salées, bordées de Tamaris (Tamarix cf gallica), où paissent bovins et équins. L’élevage semble, hélas, diminuer et les pelouses, si riches pour la flore et la faune sont radicalement remplacées par la monoculture du riz. Même les lieux les plus intenses ont leurs problèmes. Le site est en partie classé dans le réseau européen Natura 2000, et un Centre d’Interprétation, EVOA, https://evoa.pt/ , en occupe une partie. La gestion de l’eau reste délicate, tant les objectifs des différents acteurs présents semblent contrariés par les nuances de leurs besoins dans l’espace et dans le temps.
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019
Photographie Benjamin VOLLOT, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, envol d’Avocette élégante (Recurvirostra avocetta) au loin
Photographie Benjamin VOLLOT, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, vol d’ Ibis falcinelles (Plegadis falcinellus)
Les populations d’oiseaux présentes sont impressionnantes. C’est tout d’abord un important site d’hivernage à cette époque pour des populations d’anatidés, de limicoles, d’ardéidés, de rapaces et de passereaux du nord de l’Europe et plus globalement d’Eurasie. Je retiens l’envol de plus de 5000 Sarcelles d’hiver (Anas crecca) d’un coup, pris en chasse par une "organisation" de Busard des roseaux (Circus aeruginosus) où 8 individus coordonnaient leur attaque pour probablement augmenter les chances de capture d’une proie pour l’un d’entre eux… Je retiens les vols synchronisés de plus de 8000 Barges à queue noire (Limosa limosa) devant les attaques du Faucon pèlerin (Falco peregrinus)… Je retiens le Gorgebleue à miroir blanc (Luscinia svecica ss esp cyanecula et namnetum, mais namnetum est largement plus représentée d’après la biométrie en main) planté en sentinelle sur un poteau de clôture avec quelques Tarier pâtre (Saxicola rubicola)… Je retiens les flopés de Moineaux domestiques (Passer domesticus) parmi lesquels se trouvent des Moineaux espagnols (Passer hispaniolensis)... Je retiens les très nombreux Pouillots véloces (Phylloscopus collybita ss esp collybita et tristis) moucheronnant dans les buissons, on entendait les becs claquer sans cesse… puis une Rémiz penduline (Remiz pendulinus) un peu solitaire… Je retiens les groupes bruyants d’Oies cendrées (Anser anser) qui s’alimentent sur l’estran… Je retiens les cris incessants des Chevaliers gambettes (Tringa totanus), des Chevaliers aboyeurs (Tringa nebularia), des Pluviers argentés (Pluvialis squatarola), des Grands Gravelots (Charadrius hiaticula) et des Bécasseaux variable (Calidris alpina), l’envol fugace d’une Becassine des marais (Gallinago gallinago), le vol sur place de l’Elanion blanc (Elanus caeruleus) ou celui du Balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus), celui plus papillonnant du Busard Saint-Martin (Circus cyaneus) dans les près… Je retiens le soir, dans le soleil couchant, le déplacement tranquille des Spatules blanches (Platalea leucorodia) et des Flamants roses (Phoenicopterus roseus) vers leurs dortoirs respectifs, puis l’arrivée de plusieurs groupes de 4 à 5000 Ibis falcinelles (Plegadis falcinellus) et enfin, à peine affolé par tous ces va-et-vient, planant majestueusement dès que le soleil chauffe un peu, l’Aigle de Bonelli (Aquila fasciata) dont 2 individus, 1 adulte et 1 sub-adulte semblent attachés au site. La problématique des espèces exogènes est illustrée par la présence de petites populations férales d’Astrild ondulé (Estrilda astrild) et de l’Euplecte vorabé (Euplectes afer), tous deux sont originaires d’Afrique.
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Chevêche d’Athéna (Athene noctua)
Photographie Benjamin VOLLOT, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Gorgebleue à miroir blanc (Luscinia svecica) dans son habitat en hiver
Photographie Justine MÉZIER, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Moineau espagnol (Passer hispaniolensis), mâle en plumage d’hiver, en main
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Rémiz penduline (Remiz pendulinus), mâle adulte, en main
L’objectif de mon séjour ici était de participer à une étude à long terme sur la démographie et sur la survie hivernale du Gorgebleue à miroir blanc nantais (Luscinia svecica namnetum) mis en place à titre personnel par l’ornithologue français Michel LECONTE, avec les autorisations de l’ICN Pt. L’Institut pour la Conservation de la Nature et des Forêts (ICNF) étant l’organisme gouvernemental portugais responsable du site N2000 et de sa gestion. La sous-espèce namnetum niche sur la côte atlantique française et hiverne au Portugal, en Espagne et jusqu’au Maroc. Les sites d’hivernage sont aussi importants pour la survie de la population que les sites de nidification. L’espèce semble territoriale même en hiver, et mâles et femelles défendent un territoire par le chant (tout comme le Rougegorge familier - voir la publication du 10 novembre 2018 sur ce même blog). Le domaine vital de l’espèce en hiver reste difficile à appréhender, les exigences semblent assez fines, les adaptations aux évolutions du milieu d’une année sur l’autre sont à affiner par davantage de connaissances. En nidification, l’oiseau occupe des habitats assez similaires, notamment dans le bassin d’Arcachon, l’estuaire de la Loire, les marais salants de Guérande…
L’étude utilise la méthode CMR (Capture-Marquage-Recapture), mais avec, en plus de l’identification par une bague métallique, un marquage coloré codé. Cela signifie la possibilité de contrôler les individus assez facilement de loin (aux jumelles) sans qu’il y ait la nécessité de les re-capturer systématiquement, sur ces mêmes lieux d’hivernage ou de reproduction par la suite. Cette technique n’affecte pas les oiseaux porteurs de bagues colorées. Nous avons pu réaliser 95 captures de l’espèce (dont des contrôles d’oiseaux bagués en France) en espérant des résultats grâce aux futurs contrôles des ornithos de terrain en capture ou à vue… Pour en savoir plus sur les déplacements (axes, phénologie, haltes migratoires…) une étude utilisant des enregistreurs de luminosités miniatures type GLS (Géo-Locateur Solaire) est en cours sur des individus mâles équipés au Portugal sur les sites d’hivernage, grâce à l’aide du Centre Ornithologique Suisse (SEMPACH) - F.LIECHTI, du Centre de Baguage de Lisbonne (ICNF - CEMPA) - V.ENCARNACAO, ainsi que des bénévoles de l’association française AROBA (Association pour la Recherche Ornithologique par la Baguage en Aquitaine). Connaître et protéger cette espèce garantie de faire plus attention à ces habitats, que sont les zones d’estuaire à végétation halophile, toujours menacés et fragiles, pourtant d’essentiels sites de reproduction et d’hivernage pour beaucoup d’espèces spécialistes.
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Gorgebleue à miroir blanc nantais (Luscinia svecica namnetum), mâle, en main
Photographie Nicolas PINCZON, Estuaire du Tage, PORTUGAL, Janv 2019, Gorgebleue à miroir blanc nantais (Luscinia svecica namnetum), individu avec marquage couleur
Bibliographie, quelques pistes :
– Bird of the iberian péninsula – E. de Juanan, E. FJ Garcia – éd BLUMSBURY, 2015
– Etude de la population de Gorgebleue à miroir blanc (Luscinia svecica namnetum Mayaud, 1934 ; Muscicapidae) se reproduisant autour du Bassin d’Arcachon (France, Gironde, 33) – M. Leconte, Ch. Paucot, F. Dupuy, L.Couzy, S.Carbonnel & P.Bulens – Bull. Soc. Linn Bordeaux, Tome 147, nouv. Série n°40 (2), 2012 : 159-173
– Breeding origins and pattern of migration of Bluethroats Luscinia svecica wintering from Iberia to Senegal as revealed by stable isotopes – J.Arizaga, S.L. Van Wilgenburg, D.Alonso, J.A. Cortés, M.Leconte, H. Rguibi, T. Valkenburg, P. Vera & K. A. Hobson – Bird study, 63 :2, 196-202, 2016
– La Gorgebleue – M.C Eybert, P. Bonnet, T.Geslin, S.Questiau – Collection Approche – éd BELIN Éveil nature, 2004
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