ENTOMOLOGIE : Le Locusta mystère…
Pas toujours possible de déterminer une espèce sur le terrain…
Photographie : Nicolas PINCZON – Criquet migrateur indéterminé – Locusta sp, Femelle, 47-Layrac, le 30 octobre 2018 dans un champ de maïs récolté. Remarquez la longueur des tegmina et des ailes, le pronotum (dessus du thorax) nettement bombé typique du genre Locusta. Cet individu a des mensurations plutôt proches de Locusta cinerascens cinerascens.
Dans la plaine de la Garonne et même ailleurs dans le Sud-Ouest, en été et jusqu’au mois d’octobre, il est possible d’observer, dans les friches, voire les champs de maïs récoltés, un très grand Criquet tout à fait caractéristique. Dérangé, il s’envole parfaitement bien. Il n’est pas toujours facile de l’observer correctement. Il peut être vert, mais des couleurs testacées prédominent dès l’automne.
Mais à quelle espèce cet impressionnant Criquet appartient-il ? Il s’agit du genre Locusta, un grand Criquet (Acrididae - Locustinae) qui peut atteindre 6 cm de long pour les femelles.
Dans notre zone biogéographique, le domaine subméditerranéen aquitain (Defaut, 2004), 2 espèces sont susceptibles d’être présentes : Locusta migratoria gallica et Locusta cinerascens cinerascens.
– Locusta migratoria gallica est un habitué des lieux. Il est endémique des habitats typiques du plateau Landais, les dépressions humides à Molinie bleue, les landes et les très jeunes plantations de Pins maritimes, où il se reproduit. L’espèce a la faculté, lors d’une explosion démographique (cela est devenu très rare de nos jours du fait de la dégradation des habitats, de l’omniprésence de la sylviculture intensive) de constituer des groupes individus, lors d’une phase de non-reproduction avec des différences morphologiques (forme grégaire), qui vont s’envoler pour coloniser d’autres territoires. C’est ce qu’on appelle une espèce « grégariapte ». Ce phénomène a eu lieu pour la dernière fois, de manière importante, en 1948 dans les Landes. L’espèce, qui vole bien, peut alors coloniser des habitats favorables à plusieurs centaines de kilomètre et constituer des petites sous-populations pionnières.
Photographie : Nicolas PINCZON – Criquet migrateur Landais – Locusta migratoria gallica, Femelle, 47-Pindères, le 14 juillet 2020. C’est essentiellement du fait que cet individu était en reproduction dans l’habitat typique de l’espèce que je l’ai nommé comme Locusta migratoria gallica.
– Locusta cinerascens cinerascens, en revanche n’a jamais été constaté comme reproducteur dans le Sud-Ouest à ce jour, il est inféodé aux habitats ouverts comme les dunes, les friches, plus typiquement méditerranéens (la plaine de la Crau par exemple dans les Bouches-du-Rhône) et occupe essentiellement les départements français qui jouxtent la mer méditerranée. S’il est possible de l’observer en dehors de cette limite géographique, c’est sans doute parce que l’espèce est aussi un excellent voilier, capable de se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres. L’espèce, si c’est elle, commence-t-elle une colonisation vers le Nord à la faveur de bioclimats en évolution ? Est-elle juste en dispersion, ou se reproduit-elle sous nos latitudes gasconnes ?
Photographie : Nicolas PINCZON – Criquet migrateur indéterminé – Locusta sp, Mâle, 47-Nicole, le 10 septembre 2016 sur le plateau calcaire du Pech de Berre. Cet individu a des mensurations plutôt proches de Locusta cinerascens cinerascens.
Il existe une 3ième espèce : Locusta migratoria migratoria, mais il ne semble pas qu’elle soit concernée par notre questionnement. Sa répartition est beaucoup plus orientale. Une petite population cependant existe dans le sud de la France, où il est nommé le "Criquet de Palavas".
Nos 2 "Locustas" cités plus haut et susceptibles d’être présent dans le Sud-Ouest sont morphologiquement très similaires, et se distinguent en main, par des relevés biométriques, avec un fort chevauchement possible entre des individus qui n’appartiennent pas à la même espèce. Il apparait que les individus capturés indéterminés sont très grands, dans le registre biométrique de Locusta cinerascens cinerascens mais sans que cela soit toutefois possible de les distinguer nettement de Locusta migratoria gallica.
Pour en savoir plus sur ce Criquet « mystère », il serait intéressant de détenir, sur une période, des échantillons représentatifs (les individus en fin de saison sont condamnés à mourir) qui cumulent un certain nombre de critères de récolte (géolocalisation, habitat, date…) afin de discerner, grâce à la biométrie ou à la génétique, si ces individus sont bien distincts de la population endémique du plateau Landais et à quelle espèce ils peuvent bien faire référence. Il serait également important de surveiller si la reproduction est effective dans les zones où il est observé.
Sur le terrain, il faut savoir, parfois, s’abstenir de nommer à tout prix un animal observé. La notion d’espèce est d’ailleurs un vaste sujet. Il reste déjà possible, dans le cas de nos 2 Criquets, de s’approcher, dans la classification, jusqu’au genre Locusta. Mais si cela n’est pas possible de définir davantage les caractéristiques d’un individu, restons modeste face à la complexité du vivant, en attendant des études (Notons que Marie-Pierre CHAPUIS du Centre de coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement publie régulièrement des études sur le genre complexe des Locusta). Le vivant est mouvant, le vivant évolue, le vivant invente…. Et nos simples yeux, à l’instant « T », ne suffisent pas toujours !
Bibliographie :
– CRIQUETS DE FRANCE (Orthoptera, Caelifera), volume 1, fascicule a et b – Bernard DEFAUT, David MORICHON – FAUNE DE FRANCE 97 – Fédération Française des Sociétés de Sciences Naturelles
– Cahier d’identification des orthoptères de France, Belgique, Luxembourg & Suisse – Toutes les espèces : Sauterelles, Grillons & Criquets (+ 1 CD sonore) – Eric SARDET, Christian ROESTI & Yoann BRAUD – Biotope éditions, 2015
BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

