HABITATS : Il fait trop chaud pour une chênaie…
Bien avant l’incendie, comment une chênaie peut-elle supporter les déficits hydriques et les vagues de chaleurs ?
Photographie : Nicolas PINCZON - Canopée, Chênaie du Vallon de la Baye – Tarn-et-Garonne - 82 GINALS, Juillet 2022
C’est, dans notre région, l’habitat naturel par excellence ! Avec une strate arborée composée d’arbres multi-centenaires, une strate buissonnante et herbacée extrêmement riche, une faune adaptée depuis des millénaires à cette composition floristique entremêlée, la forêt de chênes reste un habitat très impressionnant ! Quel est le naturaliste qui n’est pas fasciné, en toute saison, lorsqu’il pénètre sous la voûte de ces colosses bienveillants ? Les fûts gris-vert, rugueux, parfois parsemé de lichens ou de polypodes, se divisent en un labyrinthe harmonieux de branches solides, ondulées, moussues. Dès le printemps, dans ce dédale végétal, la vie multiple vibre, forte, libre, et appelle tous nos sens. C’est un haut lieu de toutes les alliances entre organismes vivants : les symbioses (arbre, mycorhize, bactéries, algues…).
Photographie : Nicolas PINCZON – Fonge indéterminée – Chênaie de Pindères - Lot-et-Garonne – Mai 2020
Le parfum de l’humus émane du sol souple, les cris flûtés de la Sitelle torchepot (Sitta europea) raisonnent, la rousseur furtive d’une Belette d’Europe (Mustela nivalis), les paisibles rayons du soleil s’infiltrent dans l’humidité de l’air ombragée… Combien de temps ai-je passé perdu dans ces forêts, à espionner le Pic mar (Leiopicus (=Dendrocoptes) medius) ? À écouter l’alarme de l’Autour des palombes (Accipiter gentilis) ? À tenter de distinguer le Mulot sylvestre (Apodemus sylvaticus) du Campagnol roussâtre (Myodes glareolus) ou même de définir la famille (Crocidurinés ou Soricinés ?) d’une musaraigne qui se faufile dans la litière ? Du beau temps encore à écouter l’acoustique ultrasonore des Chiroptères - Chiroptera - nocturnes ou le ronronnement de l’Engoulevent d’Europe (Caprimulgus europaeus), ou encore le Chevreuil européen (Capreolus capreolus ) qui aboie quand l’heure est entre "chien et loup", le Loir gris (Glis glis) qui « toussote » dans les feuilles, à trouver un crottier de Genette commune (Genetta genetta), à surprendre un Blaireau d’Eurasie (Meles meles), un Lièvre d’Europe (Lepus europaeus)… Les étages arbustif et herbacé donnent aussi envie d’être un botaniste passionné : Troène, Chèvrefeuilles, Orchidées, Nerpruns, Millepertuis, Viorme, Houx, Fougères… Les espèces de papillons de jour sont nombreuses du sol jusqu’à la haute canopée, les coléoptères extraordinaires, les mille crissements des sauterelles et grillons - Orthoptera - sont à décrypter… quelle joie intense !!
J’ai souvent l’impression, en forêt, d’être aux premières loges de l’observation de toute une chaîne trophique : feuilles, noctuelles, fauvettes, épervier… gland, mulot, martre… il ne me manque parfois que le loup… Un cadavre au sol est très vite consommé par les coléoptères, les diptères, ou quelques mammifères carnivores…
Photographie : Nicolas PINCZON – Cadavre d’une Taupe d’Aquitaine – Talpa aquitania – dévoré par un groupe de Nicrophorus vespilloides – Chênaie de Pindères - Lot-et-Garonne – Août 2020
Tout ce qui se passe là-haut, dans la canopée, reste un peu mystérieux… juste attendre que quelques créatures tombent…
Photographie : Nicolas PINCZON – Là-haut dans la canopée - Meconema thalassinum, le Méconème tambourinaire – Pindères - Lot-et-Garonne – Juillet 2019
Photographie : Max PETITOURS & Stéphane OGIL, issue du chouette site Le Royaume des Geais (1) – Le blog de Max : https://www.leblogdemax.fr/ – Là-haut dans la canopée – Quercusia (= Favonius) quercus, la Thècle du chêne - 93-Seine Saint-Denis, promenade de la Dhuys Vaujours, juin 2020
Photographie : VINCENZO issue du site www.naturamediterraneo.com - Là-haut dans la canopée - Melolontha melolontha, le Hanneton commun
Les chênaies des zones biogéographiques atlantique et méditerranéenne se composent de diverses espèces de chênes sauvages (au moins 7, mais il y a de l’hybridation). Le genre Quercus a donc colonisé essentiellement les plaines et l’étage collinéen en laissant approximativement l’étage montagnard au Hêtre commun (Fagus sylvatica) et à divers conifères (genre abies, picea, pinus…). Notons que le Pin sylvestre (Pinus sylvestris) et le Pin maritime (Pinus pinaster) sont 2 conifères communs qui s’associent aux chênaies même à basse altitude. C’est selon la roche mère, l’humidité du sol, l’altitude, le climat local (pluviométrie, températures, ensoleillement…) que les différentes espèces de chênes se répartissent sur la zone. Le Chêne vert (Quercus ilex), semper-virens, et typiquement méditerranéen. Il est souvent associé au petit Chêne kermès (Quercus coccifera ) qui, lui, constitue la garrigue. Toujours dans la zone méditerranéenne et avec une répartition qui remonte nettement dans le Sud-Ouest, le Chêne liège (Quercus suber) est également semper-virens et aime plutôt les terrains siliceux. Il s’observe notamment sur le plateau Landais, où il était exploité pour faire des bouchons. Puis vient l’ensemble des espèces caducifoliées. Le Chêne pubescent (Quercus pubescens) est lui aussi thermophile et héliophile. Il aime les sols calcaires (c’est pour une large part l’espèce des collines du Sud-Ouest). Le Chêne tauzin (Quercus pyrenaica) est fréquent sur le plateau Landais sur du sable en milieu plutôt acide. Les deux espèces qui occupent davantage les plaines et des milieux plus frais sont le Chêne sessile (Quercus petrae), dit aussi Chêne rouvre, qui constitue l’essentiel des forêts françaises, il a besoin d’ombre et de sols bien drainés (sols mésoxérophiles, siliceux, limoneux plus ou moins caillouteux) et le Chêne pédonculé (Quercus robur) qui, lui, est une essence pionnière à postpionnière qui se développe sur les sols profonds et plus humides (sols mésohygrophiles) et dans des espaces plus lumineux. C’est par excellence le grand Chêne des haies du bocage ou parfois, solitaire, gigantesque, il s’observe au cœur d’une vaste prairie.
Bien au-delà de certains individus (pas toujours très âgés) qui meurent naturellement au cœur même des forêts (créant des "dendro-microhabitats" très intéressants), l’observation de nombreuses cimes sèches, de feuillages flétris, d’arbres qui dépérissent par les stress hydriques, de l’augmentation des populations de parasites xylophages… est de plus en plus régulière. Chaque année depuis 20 ans je m’inquiète des étés trop chauds, des hivers sans pluie… la chênaie souffre. Cela est visible.
Photographie : Météo-France, été 2022
Photographie : Nicolas PINCZON – Lot-et-Garonne – RNN Etang de la Mazière – 18 août 2022 - Sensation de "coup de soleil" sur les feuilles d’un Chêne pédonculé (Quercus robur).
Photographie : Nicolas PINCZON – Lot-et-Garonne – Courbiac – 20 août 2022 - Jeune chêne indéterminé, dont les feuilles sont littéralement desséchées
Pour Erwin Ulrich, pilote de la mission adaptation des forêts au changement climatique à l’ONF, bien avant les spectaculaires incendies, la forêt de métropole est surtout menacée par une « catastrophe silencieuse » : le dépérissement massif dû aux sécheresses répétées depuis 5 ans (Libération du Lundi 22 août 2022 - FORÊTS « Nous ne pouvons pas observer la descente aux enfers sans rien faire » - Jérôme Lefilliâtre). Les chênaies sont en souffrance, les chênaies sont maltraitées… En France, situées sur le domaine public ou sur des terrains privés, les chênaies subissent le morcèlement des systèmes forestiers (routes, voies ferrées, lotissements, déforestation…), le réchauffement et la modification rapide du climat, la concurrence de l’exploitation forestière à fort rendement, industrielle, et par la facilité des coupes qui concerne le bois de chauffage…
Aussi, parler, avec satisfaction, de l’expansion de la forêt française, pourquoi pas. Il y a bien une déprise agricole, une « fermeture des milieux » qui permet à des espèces ligneuses de recoloniser des espaces. Mais il est important de préciser de quel boisement parlons-nous… je vous parle de forêts anciennes ! Je vous parle d’une composition floristique tout à fait originale, des vieilles chênaies où vit, associées depuis toujours, une foule d’espèces végétales et animales qui constitue la base du peuplement floristique et faunistique en Europe.
Photographie : La forêt du Mas et de Sénestis (Lot-et-Garonne), massif d’environ 1530 ha, traversée par l’Autoroute A62. Apparemment aucun "passage de faune" n’a été mis en place - Source www.geoportail.gouv.fr
Comment respecter cet habitat et mieux le considérer, notamment pour lui permettre de s’adapter à l’évolution rapide du climat ? Un défi de plus… habiter notre territoire avec intelligence, avec philosophie ! Habiter notre territoire avec panache !...comme le houppier des Chênes, ces êtres vivants à part entière, nos chaleureux voisins, ont su le faire depuis la nuit des temps !... et, peut-être, y réfléchir à 2 fois avant de tronçonner un de de ces monuments ! Un arbre qui avait tissé, pendant sa longue vie, 1000 liens avec son entourage vivant ! Sa descendance, à long terme, est-elle convenablement assurée (productivité des écosystèmes) ? Favorisons-nous l’entretien des forêts mixtes en âge et en essence ? Et la finesse du travail des forestiers qui s’associent à ce choix ? Favorisons-nous une évolution naturelle des espèces pour mieux résister au manque d’eau ? Les riches chênaies, refuges sauvages, au-delà des modifications du climat, survivront-elles au raisonnement purement financier de la plupart des exploitants de notre époque ? Grâce, il faut l’espérer, à l’initiative de groupements de Gestionnaires Forestiers Indépendants, un travail de considération de la forêt et de son exploitation semble possible.
Des échanges très intéressants à écouter dans l’émission « GRAND REPORTAGE » sur France Culture du vendredi 23 septembre 2022, réalisée par Aurélie KIEFFER, Annie BRAULT et Justine FONTAINE. Des propos bienvenus parfois, notamment ceux d’Alexis DUCOUSSO, chargé de mission à l’INRAE, expert forêt à l’UICN et membre du directoire forêt de FNE.
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/grand-reportage/gironde-se-relever-apres-les-flammes-9373357
Dans l’arrogance fiévreuse de ce monde, nous sommes trop vite déconnecté de notre environnement primaire…je crois qu’il faut tout simplement marcher en forêt pour y faire attention, pour aimer et respecter intensément ces espaces et surtout... pour en faire partie ! C’est mon simple conseil : balade en forêt obligatoire en toute saison, à tout âge, à tout heure du jour et de la nuit, à l’aube comme au crépuscule, et… tous les sens éveillés ! Belles rencontres assurées !
Photographie : Nicolas PINCZON – Lot-et-Garonne – Mas d’Agenais, forêt du Mas et de Sénestis – 21 avril 2019
Bibliographie :
– Être un Chêne - Sous l’écorce de Quercus – Tillon Laurent - éd Actes Sud, 2021
– Guide pratique des papillons de France – Moussus J.P., Lorin T., Cooper A. – éd Delachaux &Niestlé, 2019,
– Cahier d’identification des orthoptères de France, Belgique, Luxembourg & Suisse – Toutes les espèces : Sauterelles, Grillons & Criquets – Eric Sardet, Christian Roesti & Yoann Braud – Biotope éditions, 2015
– Coléoptères d’Europe - Vincent ALBOUY, Denis RICHARD - éd Delachaux et Niestlé, 2017
– Les forêts françaises face au changement climatique : ce que l’on sait, comment on s’adapte – Volker Saux – magazine Géo 513, décembre 2021,
– Réchauffement climatique, la forêt française est en crise – Muryel Jacque - Les échos, février 2022,
– La forêt : le forestier face au changement climatique – Laure Dangla & Pierre Dubuisson La forêt : Le forestier face au changement climatique (uniagro.fr), juillet 2019
– FORÊTS « Nous ne pouvons pas observer la descente aux enfers sans rien faire » - Jérôme Lefilliâtre - Libération du lundi 22 août 2022, p12
– C’est quoi, le bois de valeur ? – Hans Kreusler - – PLUME DE NATURALISTES, n°5, 2020
– ANATEF | gestionnaire forestier indépendant (GFI)
– Le sens de la propriété foncière chez les humains et ses conséquences sur la nature – Michel Barataud – PLUME DE NATURALISTES, n°4, 2020
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