Paysage : L’unité du monde
Je m’accorde avec mon paysage, je suis en lien avec mon environnement …
donc je suis !
Photographie : N.PINCZON - Le fleuve Garonne à 47-Boé-Moirax – Septembre 2022 « J’attends la Sterne pierregarin – Sterna hirundo »
Lorsque j’arpente les espaces où je vis, il y a deux sensations essentielles qui viennent m’envahir doucement :
D’abord c’est le fait de faire partie de ces lieux… d’en être un habitant connu et reconnu… un personnage… de participer à tous les mouvements qui l’animent… d’y exister. Tous mes sens s’exercent à identifier les subtilités et les évolutions de l’endroit. Comme tous les autres qui vivent là, j’échange constamment et je laisse des traces. Il y a surtout une douce familiarité réconfortante. Je rencontre la faune et la flore, je rencontre des habitants humains. Au présent, j’anticipe les choses, je salue, on me salue en réponse et je découvre des nouvelles petites histoires. Je décrypte parfois dans les lieux paisibles les reliques du passé. Je suis dans mon espace-temps, l’intime se mêle au lieu… Je suis en paix. J’aime ces lieux parfois un peu par la force des choses… mais je les vois souffrir souvent. Trop souvent.
Serge VALLON écrit dans son livre L’ESPACE ET LA PHOBIE (c.f biblio) que le paysage familier (en allemand le mot est « heimelich ») nous appartient autant que nous lui appartenons. Il précise que le sujet est accordé à son monde, tout comme son monde est accordé à lui et rajoute « Cet accord se signifie en lui (le sujet) sans qu’il en soit pleinement conscient, comme la source de ce plaisir apaisant et apaisé qu’il trouve précieux dans sa vérité évidente ». Il semble que chacun d’entre nous vérifie constamment la stabilité de tels lieux. Est-ce que tout est agencé comme d’habitude ? Est-ce que tout fonctionne ? Est-ce que tout le monde est là ? L’harmonie continue-t-elle ? Nous avons besoin de ce paysage familier. Les échanges entre notre monde intérieur et ce monde extérieur sont constants. Nous sommes le paysage que nous créons. Mais l’angoisse rôde. Elle peut venir rompre cette évidence, ce familier. « Elle va venir battre en brèche l’unité logique de cet univers ». En ce qui me concerne c’est la coupe rase d’une parcelle boisée, le labour d’une prairie, un vaste espace naturel rempli de panneaux photovoltaïques à touche-touche, le drainage d’une zone humide, une nouvelle route… le monde deviendrait-il « immonde » ? Selon Serge VALLON toujours « Il s’agit simplement de l’infamilier (selon la traduction « unheimelich » freudien…/…). Cet infamilier rassemble l’étrange et le familier : l’étrange familiarité d’un univers à la fois connu, agréable, logique mais qui inclut soudain une dimension ruineuse pour cette logique, pour le plaisir, pour cet ordre. Tel est le paysage phobique » (Vallon, 1996). Nos paysages, radicalement transformés, subissent continuellement l’injonction de la rentabilité, de la technicité performante, de l’ordre absolu, de la maitrise constante, du parfait. Voilà d’étranges douleurs dans nos âmes, elles-mêmes rectifiées. La gracieuse liberté du sauvage n’est plus…
Je conseille d’écouter le podcast sur France-Culture de l’émission « Question du soir : l’idée - Le remembrement une division des terres et des êtres » de Quentin LAFAY du 18 novembre 2024 Le remembrement, une division des terres et des êtres à propos de la bande-dessinée « Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement » de Inèse LÉRAUD et Pierre VAN HOVE chez BELCOURT CHAMPS DE BATAILLE - ONE SHOT - CHAMPS DE BATAILLE - L’HISTOIRE ENFOUIE DU REMEMBREMENT - Librairie Utopia
J’ai parlé d’un endroit. Il y a aussi un envers...
Car ensuite, paradoxalement, un endroit familier doit aussi me laisser une sensation d’inconnu. Une zone cachée, une profondeur inaccessible où des êtres mystérieux pourraient exister… quelque-chose d’extrêmement présent mais qui se déroule sans moi… quelque chose de libre, d’incontrôlable… dont je n’aurais que quelques indices de présence. Cela doit être tangible. Un habitant étrange se cache par-ci, une vie résiste par-là, un être invente le temps et m’observe de loin… Je suis seul mais ressens ces présences intenses, ces regards méfiants… et j’attends l’invisible… mon imagination est vivante ! Une vaste forêt, la surface de l’eau, les dômes enneigés, les cieux, la nuit… Quel est l’extraordinaire qui vit là ?
Tout me pousse à mieux connaître le peuple discret de la faune sauvage. Non pas pour le déranger mais pour le respecter. Il me laisse des fortes sensations d’existence dès qu’il me fait signe et je souhaite comprendre quelques éléments de son espace, de ses coutumes, de son histoire… Mais parfois, malgré bien des techniques efficaces pour prospecter avec patience ces habitats mystérieux (affût au bon endroit, à la bonne heure, les yeux rivés dans les jumelles, pièges acoustique, pièges photo, indices de présence…) … je dois me rendre à l’évidence qu’il y a des absents. Le dernier des Mohicans n’est plus. Alors le vide est réel. Une tristesse lancinante m’envahit. Il n’y a plus le sel, il n’y a plus le magique, il n’y a plus la joie…
Là encore, paysage en souffrance, espèces discrètes disparues, deuil… la solastalgie est ce qu’elle est.
Un naturaliste existe à la fois dans la rigueur scientifique, l’observation clinique des écosystèmes, mais également dans l’immense poésie que libèrent ces vastes espaces. Une énergie pleine d’espérance. Il y a de l’enfance ou de l’adolescence (l’âge des possibles) encore en lui… quand l’inconnu et l’invisible fascinent.
Je rejoins aussi les pensées de Sylvain TESSON qui écrit dans son livre L’ÉNERGIE VAGABONDE (c.f biblio) :
« Savoir l’existence d’espaces vierges et d’espèces sauvages n’est-il pas aussi vital que le pain ? Se dire secrètement qu’il existe des replis épargnés par les regards humains n’élève-t-il pas le cœur ? Imaginer la subsistance d’un carré inaccessible ne fortifie-t-il pas l’être ? Cette certitude de la présence d’un ailleurs sauvage est comme le carreau de lumière dans la cellule du forçat. Voilà la valeur profonde de la sanctuarisation des espaces, de la mise sous cloche des étendues, de la défense du wilderness : la possibilité d’un rêve. Ainsi va-t-il des amoureux séparés qui, malgré l’éloignement, se sentent apaisés parce qu’ils se savent aimés. Dans Les Racines du ciel, Romain Gary campe un prisonnier qui survit psychiquement à la déportation en rêvant à la charge des éléphants dans une savane. Le recours par la pensée à la puissance des pachydermes insuffle la force à l’esprit. Aldo Léopolde commence son Almanach d’un conté des sables par cette phrase : « Pour nous, minorité, la possibilité de voir des oies est plus importante que la télévision. » Plus loin il plaint cette « dame fort cultivée » disant qu’elle « n’avait jamais entendu les oies qui deux fois par ans, proclament le retour des saisons à sa toiture bien isolée ». Et Darwin, dans sa Théorie de l’évolution, lance que « nul individu à l’esprit impartial ne peut étudier une quelconque créature vivante, si humble soit-elle, sans être enthousiasmé par sa structure et ses caractéristiques admirables ». Trois voix pour signifier la même chose. L’enjeu de la préservation de la Nature ne se réduit pas à l’impératif d’assurer la survie de la race humaine. Il touche au désir profond de sauvegarder la possibilité d’une vie sauvage. » (Tesson, 2020)
Deux paysages en un ! Un familier, un mystérieux… Tous les habitants, tous les « paysans », les artisans du paysage devraient garder cette possibilité : laisser des friches, laisser des boisements, des landes, des mares, des lisières… ne pas aller chasser, couper, labourer, drainer, rectifier, nettoyer… laisser, laisser… laisser du sauvage, laisser du mystère, laisser faire, laisser vivre…
Voir l’article « Il n’est jamais trop tard pour cocher » du 03 février 2020 sur ce même blog
Voir l’article « Biodiversité : où en sommes-nous avec le grand Pan ? Sauver ou civiliser le sauvage ? » du 19 septembre 2018 sur ce même blog
Bibliographie :
– FLEURY Cynthia, PRÉVOT Anne-Caroline – LE SOUCI DE LA NATURE – Apprendre, inventer, gouverner – CNRS Éditions
– TESSON Sylvain – L’ÉNERGIE VAGABONDE - Au fil des jours - Géographie de l’instant - Wilderness. Éditions Robert Laffont, 2020 –p806
– VALLON Serge – L’ESPACE ET LA PHOBIE – La peur de la peur – éditions Érès, 1996
Photographie : N.PINCZON – Forêt sous la crête de Grascouéou (1400m) à 65-AULON – Août 2019 « J’attends les Bec-croisé des sapins – Loxia curvirostra »
Photographie : N.PINCZON – Friche au lieu-dit Les Bousquétos à 47-SEMBAS – Janvier 2018 « J’attends le Busard Saint-Martin – Circus cyaneus »
BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

