ORNITHOLOGIE : La sauvage, la discrète…
Oiseau mystérieux, inféodé aux fraiches forêts, la Bécasse des bois (Scolopax rusticola) reste le plus terrestre des limicoles
Dessin : Jonathan POINTER – Bécasse des bois (Scolopax rusticola) - Jonathan Pointer - Artiste sportif et d’histoire naturelle
La Bécasse des bois (Scolopax rusticola) est une des 12 espèces de limicoles qui peuvent se reproduire en ancienne Aquitaine. Sur ce territoire, les limicoles s’y divisent en 5 familles (les Charadriidés, les Scolopacidés, les Burhinidés, les Récurvirostridés, les Haematopidés) et occupent des habitats finalement assez divers : de la forêt profonde au rivage marin, en passant par les landes, les cultures, les marais, les rivières et les fleuves. Tant qu’il y a des sédiments riches en divers organismes tel que les Annélides, les Crustacés, les Mollusques bivalves, les Insectes... ce groupe aviaire peut coloniser bien des territoires avec diverses espèces.
Voir les publications sur d’autres limicoles sur ce même blog :
– Le Pluvier des graviers (sur le Petit Gravelot) du 27 juin 2024
– Deux yeux jaunes dans un champ de cailloux (sur l’Oedicnème criard) du 08 novembre 2021
– Le « p’tit limi » des Gaves (sur le Chevalier guignette) du 04 avril 2021
La Bécasse des bois est une forestière. Elle aime les litières humides de feuilles en décomposition… une spécialiste du substrat humifère qui sent bon le mycélium et les tanins ! Elle visite également la sous-strate herbacée des prairies naturelles qui fournit de la matière organique au sol et donc présente là aussi le cortège de la faune diversifiée des décomposeurs… Elle a tendance à s’alimenter en nocturne dans les zones ouvertes (prairies) mais reste dans le couvert (sous-bois) en diurnes ou même lors de la reproduction. Elle est visible alors à la tombée de la nuit lorsqu’elle passe au ras des lisières pour changer d’habitat. Sa silhouette noire, au vol battu, énergique, rectiligne, surgit alors dans le bleu nuit du ciel où les premières étoiles scintillent. Les lombrics semblent être sa ressource alimentaire essentielle du moins en hiver. L’oiseau sonde la terre marron, de son long bec plus ou moins flexible, et surtout muni de papilles tactiles sensibles au toucher, au goût et à l’odorat. Un organe spécialisé pour trouver la petite faune hypogée. Sa vision à 360° est assez étonnante également, elle est binoculaire devant et derrière la tête.
L’activité de parades au printemps est également un moment pour l’observer, en acoustique souvent, car son chant, lors de vols nuptiaux si caractéristique (la croule), est émis au crépuscule et la nuit.
Acoustique : Jarek MATUSIAK – Gmina Płaska, Augustów, POLOGNE – 11 mai 2022 – Scolopax rusticola, chant - Source : xeno-canto.org
En Aquitaine, elle se reproduit actuellement dans les hêtraies-sapinière des Pyrénées. En plaine, bien que jamais commune, la situation a changé en 40 ans. Dans le Lot-et-Garonne elle était signalée nicheuse certaine dans l’atlas des Oiseaux Nicheurs d’Aquitaine sur 3 à 4 mailles (20x29 km) sur la période 1974-1984. A cette période, le plateau landais semblait être encore assez favorable à sa présence notamment les zones en ripisylve des vallées de la Leyre et du Ciron où elle était régulière en reproduction. Puis, dans l’atlas des Oiseaux Nicheurs d’Aquitaine de 2015, les données printanières sont éparses (un seul contact en Lot-et-Garonne en 2013) et jamais pour de la nidification certaine. Sur la période 2013 à 2024 seuls 6 cas de reproduction certaine répartis sur les 5 département (64, 40, 47, 33, 24) que formaient l’ex-Aquitaine sont répertoriés sur le portail faune-nouvelle-aquitaine.org. L’espèce ne trouve plus les conditions optimums de nidification (modifications bioclimatiques, quiétude…) pour une population dont la répartition est plus éparse et moins dynamique. La Bécasse des bois, de pars ses affinités boréo-montagnarde fait sans doute partie du cortège des espèces qui se réfugie actuellement sur des zones plus élevées en altitude, tel le Bouvreuil pivoine (Pyrrhula pyrrhula), ce qui sous-entend une baisse démographiques globale.
Comme beaucoup de limicoles, la Bécasse des bois est migratrice. Les populations du nord de l’Eurasie (elle occupe largement la Russie et la Scandinavie) viennent hiverner plus au sud-ouest, principalement dans les zones atlantique et méditerranéenne aux climats doux.
Restons ornithologue ! Il est intéressant de voir cette espèce sous un regard différent de celui, trop habituel, du monde de la chasse. Comme si le mot « gibier » lui collait aux plumes. Il faut savoir cependant que, suite à la baisse radicale des populations de petits gibiers autrefois communs (Lapin de garenne, Perdrix grise et rouge, Caille des blés, Grives…) la Bécasse des bois subit une pression cynégétique énorme ! Elle est hélas très à la mode chez les nostalgiques d’une époque révolue, celle où moins de détenteurs du permis de chasse pouvaient prélever des petites espèces sauvages sans trop de poser de question. Le prélèvement maximal autorisé (PMA) est limité à 30 bécasses par an et par chasseur en Bretagne. Aujourd’hui, les chasseurs de Bécasse montrent une certaine fierté affichée, et il est de bon ton de dire qu’on « va à la Bécasse » en caressant la tête de son Setter anglais… Contrairement aux autres espèces chassées, largement élevées, hybridées et relâchées pour entretenir artificiellement des populations vite tirable, il n’y a pas (encore) d’élevage de Bécasse, du moins pas à grande échelle. Il y a encore quelque chose d’intègre et d’originel sans doute dans la relation de prédation avec ce gibier sauvage. Cependant, il faut savoir que cette mode entraine la destruction d’environ 750 000 à 1 200 000 individus annuellement en France (source : becassierdefrance.com). La tendance serait à la baisse depuis quelques années. Mais est-ce bien raisonnable ? Je le répète : plus ou moins 1 000 000 Bécasses des bois sont tirées chaque hiver en France actuellement ! Si la longévité physiologique connue de l’oiseau est de au moins 14 ans, l’espérance de vie est de 1,25 ans ! Le taux de survie annuel des populations de Russie est de 52%, c’est-à-dire que la chance de survivre dans l’année pour une Bécasse est de à peu près 1 sur 2. L’espèce subit également, actuellement, les dégradations de son habitat (sécheresses chroniques - voir la publication du 05 novembre 2022 sur ce même blog "Il fait trop chaud pour une chênaie", exploitation sylvicole non-raisonnée, morcellement des massifs, dérangements réguliers…) en plus des tirs des « bécassiers » de compétition : quel luxe pour eux de « posséder » tous ces oiseaux ! Cela me fait penser à la surpêche en haute-mer sur les poissons sauvages… jusqu’à quand ? Tant qu’il y en aura ?
Allez la guetter, allez observer son vol vespéral dans la quiétude des froides soirées hivernales au coin du bois… c’est un étrange oiseau, qui résiste tant bien que mal à l’air du temps… et régalez-vous… de cette furtive rencontre !
Photographie : Nicolas PINCZON – Sous-bois forestier, berges de l’Ourbise, site d’hivernage de la Bécasse des bois (Scolopax rusticola) – Décembre 2019, 47-VILLEFRANCHE DE QUEYRAN
Dessin : Jonathan POINTER – Bécasse des bois (Scolopax rusticola) - Jonathan Pointer - Artiste sportif et d’histoire naturelle
Bibliographie :
– BOUTET J.Y, PETIT P. – ATLAS DES OISEAUX NICHEURS D’AQUITAINE 1974-1984 - Œuvre collective des ornithologues d’Aquitains – Centre Ornithologique Aquitaine Pyrénées, 1987
– GÉROUDET P., éditions mise à jour par OLIOSO G.- LIMICOLES, GANGAS, PIGEONS D’EUROPE – éd Delachaux et Niestlé, 2008
– GEJL Lars. – Guide d’identification des limicoles d‘Europe – éd Delachaux et Niestlé, 2016
– ISSA N., MULLER Y. – Atlas des oiseaux de France métropolitaine, nidification et présence hivernale – Volumes 1 & 2 - éd Delachaux et Niestlé, 2015
– DON TAYLOR – Guide des limicoles d’Europe, d’Asie et d’Amérique du Nord – éd Delachaux et Niestlé, 2006
– THEILLOUT A. & Collectif faune-aquitaine.org – Atlas des oiseaux nicheurs d’Aquitaine – LPO Aquitaine, Delachaux & Niestlé, 2015
– THEILLOUT A., BESNARD A., DELFOUR F., & BARANDE S. - Atlas des oiseaux migrateurs et hivernants d’Aquitaine. Dordogne, Gironde, Landes, Lot-et-Garonne, Pyrénées-Atlantiques. MNHN - LPO, 2020
– www.faune-nouvelle-aquitaine.org
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