BLOG D’UN NATURALISTE DANS LE SUD-OUEST

MAMMALOGIE : La Noctule pas commune

La Noctule commune (Nyctalus noctula) une grande espèce de chauve-souris (Chiroptères) de moins en moins commune en Europe…

L’espèce est impressionnante ! De par ses dimensions (Avant-bras jusqu’à 59 mm, sa masse jusqu’à 45g, son envergure jusqu’à 450 mm), de par la vigueur de son vol (jusqu’à 50 km/h) et l’altitude à laquelle elle peut monter chasser au-dessus du sol (de 30 à 1200m), les migrations qu’elle peut réaliser (de plus de 1000 km), de par ses émissions acoustiques ultrasonores puissantes (d’une portée de 150m à des fréquences comprises entre 17 et 22 khz avec alternance de Quasi-Fréquences Constantes et de Fréquences Modulées aplanies et de bien d’autres cris sociaux), de par sa sociabilité et les nuances écologiques qui peuvent exister entre les mâles et les femelles, de par l’opportunisme dont elle fait preuve pour trouver les nombreux insectes qu’elle consomme en vol, etc…
Acoustique : N.PINCZON – Groupe de Noctule commune Nyctalus noctula au-dessus d’une chênaie – alternance d’enregistrement en stéréo : en Hétérodyne (bulles qui éclatent) à gauche et en Expansion de temps x10 (petites flûtes) à droite - 47 MONTASTRUC – Septembre 2021

NYCTALUS NOCTULA
NPINCZON/47 MONTASTRUC FERNOT (2021)

La Noctule commune est, à l’origine, une espèce forestière qui s’est adaptée parfois aux milieux urbains. Ses gîtes sont prioritairement dans les gros arbres creux (comme les platanes mais toutes les autres essences sont occupées surtout s’il y a des loges de picidés), cependant elle utilise parfois des bâtiments, des ponts… Ses zones de chasse sont souvent liées à la présence de l’eau, elle survole les forêts, les prairies, les marécages et landes, les villes… Généraliste et opportuniste, elle capture les insectes qui sont les plus nombreux dans l’espace aérien sur une période plus ou moins courte (les émergences). L’ensemble des ordres d’insectes sont représentés dans son régime alimentaires (Coléoptères, Diptères, Lépidoptères…).
La structure des groupes sociaux et leurs fonctionnements ne sont pas très bien connus. Les mâles sont plutôt sédentaires dans la partie sud de l’Europe, tandis que les femelles migrent vers le nord (Allemagne, Pologne, Biélorussie, sud de la Scandinavie, Russie…) pour mettre-bas en été (elles semblent fidèles à leurs régions natales et elles reviennent y élever leur propre progéniture). Les femelles remettent le cap au sud en automne pour retrouver les mâles qui se cantonnent dans leurs gîtes en émettant des « chants » afin de permettre les rencontres et les accouplements. Cependant certaines femelles restent pour mettre-bas et élever leurs juvéniles dans des zones plus méridionales (notamment en France, dans le Centre-Ouest (vallée de la Loire, Limousin, Auvergne et jusque dans les Charentes) et le Nord-Est (Champagne-Ardenne, Grand-Est)). L’ensemble des groupes (mâles et femelles) resteront dans ces mêmes secteurs méridionaux en hiver pour la période de léthargie. Les groupes peuvent localement comporter jusqu’à plusieurs centaines d’individus qui occupent des réseaux de nombreux gîtes où souvent, pour l’un d’entre eux, seulement 10 à 25 individus logent. Il y a distinctement des gîtes de mâles et des gîtes de femelles. La mixité n’a lieu qu’en septembre pendant la période des accouplements. Il y a visiblement un fonctionnement en sous-populations au sein d’une métapopulation. Par météorologie favorable, ces groupes exploitent le milieu aérien nocturne dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour des gîtes.
Photographie : Nicolas PINCZON – Noctule commune Nyctalus noctula au gîte en hiver – Lot-et-Garonne - Agen, 20 janvier 2025

Cette chauve-souris peut donner naissance à des jumeaux (fait plutôt rare puisque l’ensemble des autres espèces de Chiroptères ne mettent au monde qu’un seul juvénile par an). Cependant, l’espérance de vie est courte, estimée à 2,2 ans, avec un record de longévité de 12 ans. La structure démographique de cette espèce est donc plutôt différente des autres espèces de chauves-souris qui, elles, ont tendance à être physiologiquement plus longévives (Par exemple le Grand murin Myotis myotis peut vivre jusqu’à presque 30 ans) et avec des espérances de vie plus longues.
L’impact d’un élément perturbateur dans le paysage peut mettre en danger voire provoquer l’extinction d’une population reproductrice de chauves-souris. Citons actuellement pour la Noctule commune en France une perte de 88% de ses populations entre 2006 et 2019 (Tillon et Vigie-Chiro MNHN, 2023). Pour cette espèce, ce sont essentiellement les champs d’éoliennes qui anéantissent les populations. Par extension de ces traits écologiques connus, la réponse des communautés de Chiroptères à l’éventuelle restauration des habitats est lente ; les processus de recolonisation étant dépendants de la dynamique des populations attenantes, dans un contexte environnemental globalement dégradé (infrastructures humaines, fragmentation des habitats, baisse des populations d’arthropodes, évolution climatique, pollution lumineuse, etc.) induisant une fragilité des populations encore viables.
La Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères (SFEPM) lance actuellement un Groupe de Travail Noctules afin, pour les 3 espèces présentes en France*, d’identifier les acquis et les lacunes de connaissances - proposer des actions de conservation concrètes, adaptées aux menaces pesant sur ces espèces - fédérer, partager, échanger, avec le réseau national - harmoniser les pratiques, faire émerger des projets nationaux et interagir à l’international. Consulter https://www.sfepm.org/la-coordinati...
Dans le Lot-et-Garonne, la Société pour l’Étude, la Protection et l’Aménagement de la Nature dans le Lot-et-Garonne (SEPANLOG) dans le cadre du Plan Régional d’Action Chiroptères (PRAC Nlle Aquitaine) et sur la ligne "amélioration des connaissances", a permis de trouver récemment un gîte d’hibernation de plus de 240 individus de Noctule commune dans un pont au-dessus de la Garonne à Agen. Ce gîte est également largement utilisé par cette espèce (et d’autres) en été. La méthode de prospection combine des écoutes actives ultrasonores à la tombée de la nuit et des suivis en sortie de gîte potentiel sur plusieurs soirées. Ces lieux restent assez exceptionnels et ne sont pas toujours évident à localiser. Ils sont garants de la survie des populations de l’espèce. Mieux connaître, c’est enfin pouvoir protéger…
* Noctule commune (Nyctalus noctula), Noctule de Leisler (Nyctalus leisleri), Grande Noctule (Nyctalus lasiopterus)

Bibliographie :
–  ARTHUR Laurent, LEMAIRE Michèle – Les Chauves-souris de France, Belgique, Luxembourg et Suisse - Collection Parthénope – Édition Biotopes (3ième) – Publication scientifique du muséum – Paris – 2021
–  ARTHUR Laurent, LEMAIRE Michèle – Les chauves-souris maîtresses de la nuit – la bibliothèque du naturaliste – Delachaux et niestlé – 2005
–  BARATAUD Michel (avec la collaboration de TUPINIER Yves) - Ecologie acoustique des chiroptères d’Europe – Identification des espèces, étude de leurs habitats et comportements de chasse – Collection Inventaire & biodiversité – Biotopes Éditions - Publication scientifique du Muséum national d’Histoire Naturelle – 3 ième édition – Paris, 2015
–  DIETZ Christian, VON HELVERSEN Otto, NILL Dietmar – L’encyclopédie des chauves-souris d’Europe et d’Afrique du Nord – Biologie, caractéristiques, protection – éditions Delachaux et niestlé – 2009
–  GROUPE CHIROPTERES D’AQUITAINE (GCA) : Groupe Chiroptères Aquitaine | Association de protection, d’étude et de conservation des chauves-souris
–  PINAUD David - Utilisation spatiale de l’habitat par des espèces forestières en déclin (Noctule commune et Sérotine commune) : exploitation de la technologie GPS - Nature Environnement 17, CEBC-CNRS – Communication lors de la 3ième rencontres chiroptères en Nouvelle-Aquitaine à Limoges les 29 et 30 novembre 2024
–  TILLON Laurent – Les fantômes de la nuit, des chauves-souris et des hommes – Mondes sauvages – éditions ACTES SUD, 2023

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